Intelligence artificielle & ingérences étrangères : une révolution
Le 22 mai 2023, une image générée par une IA, montrant une explosion près du Pentagone s’est propagée en quelques minutes sur X. Cette diffusion fulgurante a entraîné un recul momentané du Standard & Poor’s 500 Index, principal indice boursier de référence aux États-Unis. Baromètre de la santé économique et financière américaine, et par extension de l’économie mondiale, le S&P 500 a vacillé quelques instants sous l’effet d’une illusion numérique : un simple artefact généré par IA, sans existence matérielle, a suffi à troubler l’ordre financier global. En brouillant la frontière entre réel et simulé, cet épisode a révélé la fragilité d’un écosystème informationnel désormais exposé à des illusions générées par machine.
Par sa portée symbolique, cet événement illustre la manière dont l’IA opère une véritable rupture technologique dans la conduite de la guerre cognitive. En permettant la production automatisée, crédible et massive de récits, elle rend possible l’influence des comportements collectifs avant même toute vérification factuelle. Comme l’ont écrit P.W. Singer et Emerson T. Brooking en 2018, la guerre de l’information se présente comme une « bataille pour l’attention », où chaque contenu viral devient une munition stratégique (Like War : The Weaponization of Social Media). Or, en introduisant la vitesse, la personnalisation algorithmique et la simulation visuelle, l’IA transforme cette bataille en une guerre de perceptions, conduite non plus par des acteurs humains, mais par des systèmes d’apprentissage capables de manipuler l’attention à grande échelle.
Cette mutation technique s’inscrit dans un contexte culturel plus large : l’entrée des sociétés contemporaines dans l’ère de la post-vérité. Dans cet environnement, la sincérité émotionnelle tend à primer sur la véracité des faits ; l’adhésion à un message repose moins sur sa valeur de vérité que sur sa capacité à susciter l’émotion, la peur ou l’indignation, tel que l’indique Ralph Keyes (The Post-Truth Era : Dishonesty and Deception in Contemporary Life, 2004). Les plateformes numériques, structurées par des algorithmes de recommandation, exploitent précisément ces ressorts affectifs, notamment les émotions négatives, pour capter l’attention et la convertir en influence. La désinformation n’est donc plus un simple mensonge : elle devient un outil d’ingénierie émotionnelle. L’espace public se recompose dès lors autour de flux d’émotions et de récits concurrents, où la vérité devient relative, fragmentée et instable. Cette dérive n’a pas échappé aux responsables politiques et interroge directement la souveraineté cognitive des démocraties si les régimes libéraux ont une dépendance croissante à des infrastructures numériques qu’ils ne maîtrisent plus.
Derrière cette vulnérabilité, que l’on peut qualifier de structurelle, se joue en réalité une transformation plus profonde du rapport entre information, pouvoir et souveraineté. L’espace public, autrefois fondé sur la délibération rationnelle et la confrontation des idées, est désormais façonné depuis l’étranger, par des logiques algorithmiques qui orientent l’attention, amplifient les émotions et redéfinissent la notion même de vérité partagée. Dans ce nouvel environnement cognitif, la protection des démocraties ne peut plus se limiter à la cyber sécurité : elle doit s’étendre à la sécurité cognitive. Il devient ainsi essentiel de concevoir des cadres normatifs capables de préserver la rationalité du débat public, de garantir l’intégrité des processus électoraux et de renforcer la résilience cognitive des sociétés ouvertes.
En ce sens, la question ne se limite plus à celle de la manipulation de l’information : elle touche à l’évolution même des outils qui la produisent et la diffusent. En introduisant des capacités inédites de création, d’automatisation, de simulation et de personnalisation des récits, l’IA transforme en profondeur la dynamique de la guerre cognitive.
Les démocraties reposent sur la capacité des citoyens à distinguer le vrai du faux, et donc à délibérer librement. A l’heure où la frontière entre information et manipulation devient poreuse, la guerre cognitive s’impose comme un champ de confrontation majeur, où la perception, plus que la force, devient l’instrument du pouvoir. Or, l’émergence de l’IA marque une rupture technologique décisive dans cette guerre des esprits, l’IA permettant d’agir simultanément sur des millions d’individus, d’adapter les messages à leurs émotions et de brouiller la distinction entre réalité et simulation. L’IA ne se contente plus d’armer la désinformation : elle industrialise la donnée, la manipulation cognitive, rendant les attaques informationnelles plus rapides, plus crédibles et plus difficiles à détecter. Dès lors, comprendre cette mutation ne relève plus seulement de la sécurité numérique : c’est un enjeu de civilisation politique, car ce qui se joue désormais, c’est la capacité des sociétés à préserver la rationalité du débat public face à des technologies capables de modeler la perception individuelle et collective du réel.
Les démocraties arriveront-elles à forger les armes face à la puissance de frappe que va permettre l’IA dans le champ informationnel ?
L’IA permet une baisse de prix simultanée à la hausse de la quantité et de la qualité. Pour n’importe quel produit, ces trois facteurs ont créé les révolutions industrielles.
Voici trois propositions majeures de la mission d’information sur l’irruption de l’intelligence artificielle dans les ingérences étrangères que j’ai menée en 2025 pour la Commission des Affaires étrangères :
- Rendre obligatoire le consentement aux algorithmes dans les suggestions de contenus sur les plateformes.
- Instaurer une « réserve algorithmique pré-électorale » sur les plateformes pendant une période définie en amont du scrutin afin d’éviter toute manipulation et de préserver la sincérité des votes.
- Mettre rapidement et effectivement en place, au niveau européen ou, à défaut, à l’échelle nationale, une majorité numérique conditionnant l’accès aux réseaux sociaux.
Laetitia Saint-Paul, Députée de Maine-et-Loire et Secrétaire nationale Horizons en charge de la Défense